Le yoga ne fait pas le deuil à notre place 

(mais il peut aider à ne pas s’y perdre complètement) Le yoga n’empêche pas les pertes, ne résout pas les conflits familiaux et n’améliore certainement pas la qualité des mauvaises nouvelles — surtout lorsqu’elles sont annoncées sans aucun soin par quelqu’un de qui l’on attendrait précisément l’inverse. Le décès de ma mamie est arrivé ainsi…

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(mais il peut aider à ne pas s’y perdre complètement)

Le yoga n’empêche pas les pertes, ne résout pas les conflits familiaux et n’améliore certainement pas la qualité des mauvaises nouvelles — surtout lorsqu’elles sont annoncées sans aucun soin par quelqu’un de qui l’on attendrait précisément l’inverse.

Le décès de ma mamie est arrivé ainsi : brutal, mal communiqué par mon progéniteur au téléphone (presque avec la froideur d’un licenciement), et entouré d’une tension familiale matriarcale que, franchement, personne n’avait demandée, mais qui s’est imposée malgré tout. Toutes les familles sont compliquées avec leurs demi-secrets, leurs jalousies, relations entre frangins et frangines, cousins, cousines et dans mon cas avec des tontons assez silencieux dans une familles d’Amazones. Et il est curieux de constater à quel point, dans ces moments-là, toute idée d’« équilibre » que l’on croit posséder est immédiatement mise à l’épreuve.

Depuis que j’ai commencé le yoga, j’ai cessé d’être impulsive, colérique et facilement réactive pour devenir quelqu’un de plus stable — non pas dans un sens passif ou indifférent, mais avec une régulation émotionnelle construite au fil des années, largement soutenue par la pratique et par ma fille. Pourtant, certaines expériences n’admettent aucune préparation élégante. Le deuil en fait inévitablement partie.

Les premiers jours, je n’ai pas vécu d´effondrement émotionnel évident. Au contraire, il y avait une sorte de calme étrange, presque fonctionnel. L’esprit était ordonné, les pensées claires, les réactions maîtrisées — tout semblait correspondre à quelqu’un de « équilibré ». Jusqu’à ce que le corps rentre en scène.

Je me suis réveillée avec une douleur intense au cou, incapable de tourner la tête, sans explication mécanique plausible. Les deux cours que j’avais donnés la veille étaient, en réalité, relativement accessibles et, dans des circonstances normales, insuffisants pour justifier une telle limitation — à moins, bien sûr, d’avoir pratiqué des variations moins conventionnelles comme Śīrṣāsana sans appui des mains et avec une charge cervicale excessive, ce qui n’a manifestement pas été le cas.

Il restait donc un corps qui exprimait quelque chose qui, de manière moins évidente, n’avait pas été pleinement traité. Et il convient d’éviter ici toute lecture simpliste : il ne s’agit pas d’affirmer que « les émotions causent des douleurs » de façon linéaire ou déterministe — ces relations sont complexes, étudiées notamment en psychophysiologie, et encore dépourvues de consensus absolu. Mais ignorer le lien entre stress, système nerveux et manifestations corporelles n’est pas non plus particulièrement rigoureux.

C’est à ce moment que j’ai commencé à regarder ma propre pratique moins sous un angle esthétique que fonctionnel. Le yoga, souvent enseigné ou pratiqué dans des contextes relativement contrôlés, a dû sortir du tapis pour entrer dans une réalité imparfaite et émotionnellement chargée.

La respiration en Ujjayi pranayama s’est imposée comme un outil central — non pas comme solution miraculeuse, mais comme mécanisme concret de régulation. En allongeant l’expiration et en créant un rythme respiratoire conscient, on observe un effet mesurable sur l’activation du système nerveux parasympathique, pouvant contribuer à réduire la réactivité immédiate au stress. Plus que « calmer », cela a permis de créer un espace : entre le stimulus et la réponse, entre ce qui est ressenti et ce que l’on en fait.

Mais le défi principal a peut-être été ailleurs : renoncer à l’idée que le yoga sert à « rester calme ». Car, dans le contexte du deuil, cela peut facilement devenir une forme subtile d’évitement émotionnel. Et ce n’est pas l’objectif.

Appliquer le yoga à cette expérience a impliqué quelque chose de moins confortable et beaucoup moins “Instagrammable” : utiliser la pratique pour soutenir les émotions difficiles sans les supprimer. Autoriser la tristesse, l’irritation, voire une forme de colère, sans réaction automatique. Savoir quand respirer avant de répondre, quand s’arrêter plutôt que persister, quand accepter simplement que je ne suis pas dans ma version la plus équilibrée — et que cela aussi fait partie du processus.

Au fond, cette expérience a obligé à redéfinir ce que signifie, concrètement, « intégrer le yoga dans la vie ». Non pas comme un idéal de sérénité permanente, mais comme un ensemble d’outils adaptables à des contextes réels, où existent perte, tension et imperfection.

Le yoga ne résout pas le deuil, n’efface pas la douleur et ne rend personne immunisé contre le chaos. Mais il peut empêcher de s’y perdre complètement. Et, au regard de ce qui est en jeu, ce n’est déjà pas négligeable.

Vic

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